Cinq ans après la sortie de l’excellent Papers, Please, Lucas Pope revient à la charge avec son deuxième jeu solo qui s’attaque à un des grands défis du jeu vidéo: faire un jeu d’enquête où le joueur réalise lui-même tout le raisonnement pour résoudre le mystère.

navire obra dinn

Les jeux d’enquête ne sont pas faciles à mettre en place. Leurs mécaniques ne permettent que difficilement de faire briller la partie la plus intéressante d’une énigme: le raisonnement à réaliser une fois les informations en main. De par leur nature scriptée et leur moyen limité d’interaction, ces jeux ne peuvent pas proposer une énorme variété de solutions à une énigme. Du coup, on élucide rarement les mystères en réfléchissant au problème, mais plutôt en explorant les limites des systèmes en place. On a tous essayé tous les objets dans notre inventaire sur un point d’interaction en espérant trouver la solution ainsi. De plus, pour conserver un rythme accrocheur, il faut aussi que les événements continuent à progresser même si le joueur est coincé sur une énigme. Souvent, pour régler le problème, le protagoniste aura tout deviné avant le joueur et le dévoilera lors d’une cinématique et la tâche du joueur n’aura été que de découvrir les indices. Malgré ces difficultés qui semblent presque insurmontables, Lucas Pope a décidé de relever le défi avec Return of the Obra Dinn. Ce qu’on peut en dire, c’est qu’il s’agit d’un défi réussi au niveau de l’interprétation d’une enquête dans un jeu. Malheureusement, d’autres aspects ne sont pas à la hauteur pour maintenir le navire à flot.

La prémisse d’Obra Dinn est parfaite pour ce qu’il essaie d’accomplir. On explore l’histoire d’un bateau complètement déserté à travers les derniers instants de ses passagers en entrant en contact avec leurs cadavres. Puisque les dépouilles encore à bord sont celles des derniers à mourir, on découvre les événements en commençant par la fin. Ceci permet de faire connaissance en premier avec les personnages qui sont là tout au long de l’aventure, ce qui met en place le squelette autour duquel on viendra tisser nos découvertes.

Obra Dinn Combat

Le but du jeu est de découvrir l’identité et la manière avec laquelle chaque passager est décédé grâce à des bribes de conversations capturées avant leur mort et de la documentation confiée au joueur au début du jeu. La principale ressource est le manifeste des passagers à avoir embarqué qui recense leurs noms ainsi que leurs pays d’origine et leurs métiers. À partir de là, toutes les informations sont bonnes à prendre: un surnom chuchoté, un accent particulier, les liens d’amitié ou de famille, la présence lors de certains incidents. C’est au joueur de construire et comprendre ces personnages sans que le jeu ne lui amènent sur un plateau ces informations. Il n’y a pas d’indices lâchés avec des clins d’oeil, l’œuvre reste parfaitement crédible et ne laisse jamais transparaître qu’elle a été désignée pour être résolu, renforçant la satisfaction de deviner de nouveaux éléments.

Avec son grand nombre de passagers et sa longue liste de manières de mourir, il devient plus compliqué de trouver des réponses par la force qu’en se prenant au jeu et en se posant les bonnes questions, ce qui est une vraie réussite pour le genre. Même si l’ordre de découverte des différentes scènes est assez linéaire, la manière de résoudre les énigmes est libre. On peut repenser chaque détail à chaque nouvelle information ou on peut se construire une idée globale avant de creuser les parties plus alléchantes. La manière de procéder sera aussi complètement différente selon les déductions faites au préalable ou pas. Aussi virtuelle soit-elle, l’enquête menée dans Obra Dinn donne des sensations réelles d’élucider un mystère, un exploit que l’on ne peut que féliciter.

Obra Dinn pluie

Malheureusement, pour réussir à proposer des mécaniques de jeu intéressantes, Lucas Pope a dû faire de trop gros sacrifices à d’autres endroits. Ainsi, dans son ensemble, Obra Dinn n’est pas un jeu gratifiant. Les deux piliers du jeu sont sa mécanique d’enquête et l’exploration de ce qu’il s’est passé sur ce navire abandonné. Le problème est que ces deux points sont presque complètement indépendants l’un de l’autre. En effet, la mécanique principale du jeu demande de mettre un nom sur les différents visages, la raison du décès n’étant dans la plupart des cas qu’une formalité puisque on assiste à la cinématique de la mort des personnages et à la découverte de leur dépouille. Compléter ces informations n’apporte absolument rien à la progression de l’histoire. Que la dame égorgée s’appelle Josette ou Chantale, au fond, on s’en moque. Ce qu’on veut c’est élucider des crimes, pas découvrir ce qui est écrit sur les pièces d’identité de cadavres! L’histoire aurait pu servir à intéresser davantage le joueur, mais elle échoue misérablement. Cette structure qui consiste à commencer par la fin ne rapporte jamais ses fruits et il y a bien trop de personnages pour que l’on puisse s’attacher à l’un d’entre eux ou vraiment rechercher leurs motivations. Le scénario ne va nulle part, c’est une simple série de catastrophes dont on découvre à peine la cause. La lente réalisation de ceci au fur et à mesure de la progression du jeu est particulièrement douloureuse, d’autant plus que la scène d’ouverture est très prometteuse. Même le style visuel unique d’Obra Dinn est à son détriment, l’esthétique a clairement été favorisée à la fonction et notre tâche de détective s’en retrouve compliquée artificiellement. Il est souvent difficile de reconnaître des personnes entre-elles ou même parfois de comprendre une scène qui nous est présentée.

Quand on parle de jeu d’enquête, on s’imagine élucider des mystères et à découvrir de sombres secrets sur de lugubres personnages. Ce n’est pas ce que fait Return of The Obra Dinn. Le jeu de Lucas Pope a beau proposer d’excellentes mécaniques d’enquête, il n’est pas pour autant un bon jeu de détective. Le système de déduction peut par moment être gratifiant, mais il perd rapidement de son intérêt quand on se rend compte qu’on ne découvre que des détails inutiles dans une narration peu intéressante qui résout les véritables mystères à notre place.