Ecrit par Morvan Maréchal

Avec Warren Spector et Sid Meier, Hideo Kojima est sans doute l’un des piliers de l’industrie vidéoludique moderne. Il a été au sein de Konami un auteur, développeur et concepteur pluriel pendant près de trente ans, un atout qui a doté l’entreprise de solides licences comme Policenauts, Zone of the Enders et bien sûr, Metal Gear Solid. Si j’ai utilisé le passé composé, c’est parce qu’en octobre dernier, Kojima a été remercié par l’entreprise japonaise, fruit d’une affaire rocambolesque qui aura tenu les médias spécialisés en haleine pendant près d’un an.

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« Regarde, je brûle »

Lors de l’E3 2014, et à la surprise générale, Konami annonce le retour d’une de ses séries phares, Silent Hill, avec un épisode « s » dirigé par Kojima et le réalisateur non moins célèbre de Pacific Rim et du Labyrinthe de Pan, Guillermo Del Toro. Sans date de sortie précise, l’éditeur lance gratuitement dans la foulée un étrange jeu, « P.T », sur les stores de la console de Sony, à mi-chemin entre démo technique et expérience vidéoludique malsaine. L’accueil est enthousiaste tant du côté des joueurs que de la presse et tous n’attendent qu’une chose : que le projet se dévoile un peu plus. Malheureusement, au fur et à mesure que le temps avance, Silent Hill(s) se fait de plus en plus discret, malgré les déclarations de Del Toro et de Norman Reedus (acteur dans la série The Walking Dead qui devait prêter son apparence au personnage principal du jeu) jusqu’à ce que Konami annonce l’annulation du projet en avril 2015.

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Des choix contradictoires

La situation s’envenime au début de l’année 2015 : en mars, Konami publie ses chiffres pour l’exercice 2014-2015 et c’est sa branche jeu vidéo qui lui permet de stabiliser son chiffre d’affaire et de voir son bénéfice opérationnel bondir de 13 %. Pourtant l’éditeur annonce qu’il portera l’essentiel de ses efforts sur sa branche « Health and Fitness », qui accuse pourtant une perte sèche de 6,7 millions d’euros.

A cette déclaration, l’entreprise ajoute qu’elle favorisera les projets sur mobiles plutôt que sur consoles, un modèle moins cher et plus rentable. De nombreux joueurs y voient là la conséquence de l’échec de Castlevania : Lords of Shadows 2, dont les coûts de développement élevés (25 millions de dollars selon IMDb) n’ont pu être amortis à cause des ventes décevantes du titre, poussant l’entreprise à changer de registre. Metal Gear Solid devient donc, avec PES 2016, le seul jeu à gros budget de l’éditeur japonais à sortir en 2015, une raison supplémentaire pour Konami de presser les développeurs à sortir le titre le plus tôt possible. Mais Kojima va à l’encontre de ses supérieurs, leur indiquant que le jeu sortira uniquement quand il le jugera prêt. La rentabilité de cet opus (qui a coûté près de 80 millions de dollars à Konami) se fait de plus en plus incertaine : l’éditeur affirme en août qu’il lui faudrait vendre plus de six millions de copies, tous supports confondus pour pouvoir amortir les coûts de développement. L’éditeur a alors l’impression que Kojima, qui a un contrat de salarié (et donc qui ne touche rien sur les ventes de son titre), n’a accorde que peu d’importance à la rentabilité de son titre. Afin de faire pression sur leur employé, l’entreprise va alors user de nombreux moyens à sa disposition, en attaquant ce que Kojima a de plus fort : son ego.

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«War has changed »

Les choses s’accélèrent en avril lorsque Famitsu (la référence japonaise du magazine de jeux vidéo) organise sa cérémonie de remise de prix et convie Hideo Kojima. Malheureusement, suite à l’envenimement des relations de ce dernier avec sa hiérarchie, Konami ni aucun de ses représentants (Kojima inclus) ne se présentent à la cérémonie, malgré des prix remportés par P.T (la démo de Silent Hill(s)) et le prologue Metal Gear Solid V : Ground Zeroes. En mai, Konami annonce que les équipes de Kojima Productions sont incorporées aux équipes internes de l’éditeur et soumises directement à l’organisation de l’éditeur. Auparavant, seul Kojima devait répondre de son studio devant sa hiérarchie, mais l’éditeur rassure les fans en confirmant que le développement du dernier épisode de la saga Metal Gear Solid continuera « comme prévu ».

Cependant, après la sortie du jeu, des développeurs de l’équipe confirment que le studio a subi de nombreuses pressions pour que le jeu sorte et que Kojima cesse d’être aussi pointilleux sur des détails (l’obsession du game designer allait jusqu’à l’animation des brins d’herbe selon des propos recueillis par Polygon). Ce changement d’organisation s’est également accompagné en juillet d’une petite pique à l’encontre de Kojima : la suppression de son nom des jaquettes de ses jeux, brisant la tradition instaurée depuis le premier Metal Gear Solid en 1998. L’ego du créateur en prend un coup, mais il ne se prononcera pas sur ces événements, indiquant lors de différentes interviews qu’il était encore sous contrat avec Konami à ce moment-là.

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Dégoûté, Kojima finira par poser sa démission en octobre et l’éditeur informera le public dans la foulée qu’il quittera officiellement l’entreprise en décembre. Voulant sans doute sortir à sa manière, le créateur s’en ira finalement au cours du même mois d’octobre. Mais Konami ne s’arrête pas là, puisque le dernier coup est porté lors des Video Games Awards en novembre (deux mois après la sortie de Metal Gear Solid V). L’éditeur a interdit à Kojima de venir s’y présenter, et c’est le doubleur de Snake, Kieffer Sutherland, qui ira récupérer le prix du meilleur jeu d’action aventure pour Kojima. Konami, qui ne s’y attendait sans doute pas, s’est alors vu reprendre par Geoff Keighley lui-même qui se présente en avocat du créateur et épingle Konami en qualifiant « d’incroyable » l’attitude de l’éditeur envers son ex-employé.

Une semi déception bien amortie

Au 1er septembre 2015 sort Metal Gear Solid V : The Phantom Pain. Encensé par la critique et présenté comme la nouvelle référence de l’infiltration et de la liberté d’action, il laisse pourtant un goût amer dans la bouche des fans : le jeu a beau être superbe, bien optimisé, riche et ouvert, des choses semblent manquer. Kojima a pressé la sortie de son bébé et ça se voit. Par exemple, la mission 51 marque le signe de cette frustration puisqu’elle a été retirée (présente toutefois sur le Blu-Ray de l’édition collector), enlevant avec elle des éléments marquants de l’intrigue. C’est également le cas de Metal Gear Online, le mode multijoueur, qui mettra deux mois à trouver le chemin des consoles et quatre celui des PC.

Néanmoins, le jeu se vendra au final très bien : plus de 4,5 millions de disques selon VGChartz et près d’un million de téléchargement sur Steam selon Steamspy, ces chiffres ne prenant pas en compte les téléchargements consoles, alors que Konami a déjà annoncé avoir distribué plus de six millions de copies à travers le monde. L’éditeur étant donc rentré dans ses frais, il a d’ores et déjà annoncé une suite aux aventures de Snake, sans son créateur aux commandes

Le meilleur est à venir

Quant à Kojima, après sa démission et son départ de Konami en octobre, il attendra la fin de son contrat à la mi-décembre pour annoncer un nouveau partenariat avec Sony, qui lui laisse les mains libres selon ses dires avec un budget très large. Avec une nouvelle équipe et un projet en route (annoncé pour 2017), Kojima donne, à 52 ans, un nouveau souffle à sa carrière.

Au cours de cette affaire, Kojima s’est mis à ressembler à son héros : ballotté et traîné par son employeur au cours de l’année 2015, il a semblé vouloir livrer avec ce jeu son baroud d’honneur et offrir aux joueurs ce qui se rapprochait le plus du jeu d’infiltration « parfait ». Malheureusement, MGSV se sera doté d’un budget trop serré ou d’ambitions démesurées, ce qui aura en partie eu raison de la qualité finale du titre. Malgré ces mésaventures, Kojima signe avec The Phantom Pain le plus bel adieu à sa saga phare. Et pendant ce temps, chez Konami, on prépare le terrain pour la version pachinko de Castlevania.