C’est officiel, Far Cry 5 est un des jeux les plus vendus de l’histoire d’Ubisoft, avec un chiffre d’affaire de 310 millions de dollars alors que ses ventes ont doublé par rapport à Far Cry 4. Un engouement exceptionnel pour une licence qui peine pourtant à se redéfinir. Far Cry 5, c’est ainsi ce bac à sable très beau regorgeant d’activités et de points d’intérêts mais gangrené par des mécaniques absurdes. Mais l’absurde, ne serait-ce finalement pas le maître maux de cette licence depuis Far Cry 3 ?

Il faut le dire d’entrée, les ressemblances entre les épisodes, en excluant Far Cry Primal, sont énormes. Il s’agit toujours du même principe consistant à éliminer la moitié de la population d’une zone pour que l’autre moitié puisse s’affirmer tout en dézinguant des gros méchants, le tout enrobé de véhicules, de crafting et de parties de chasse. Après les îles paradisiaques du 3 ou le pays fictif près du Népal dans le 4, Far Cry 5 nous emmène cette fois-ci au beau milieu des Etats-Unis, dans le Montana. L’action se déroule donc dans un véritable lieu, là où de vrais gens habitent et où ces braves Américains peuvent s’adonner à cœur joie à leur passion telles que la chasse aux carcajous, l’enlèvement, la prise d’otage, le meurtre sans impunité, la consommation de drogues, la prière ou encore la chasse aux dindons. On incarne donc un assistant du Sheriff venu arrêter Joseph Seed, le nouveau patron du coin qui terrorise la région avec sa secte d’extrémistes. Apparemment, ça ne plaît pas trop aux autorités locales d’avoir un type qui se balade torse-nu et qui parle uniquement par sermons tout en éliminant les infidèles par des moyens illégaux. Mais qu’est-ce que la légalité aux Etats-Unis, n’est-ce pas? Enfin bon, vous imaginez que l’arrestation ne se passe pas très bien et qu’en plus d’avoir perdu Joseph « graine » Seed, on a également perdu nos petits copains capturés par des sous-fifres. Il va donc falloir parcourir tout Heden’s Gate, cette région du Montana, pour sauver tout le monde et en finir avec ces mangeurs de quinoa.

A peine dans la partie que Far Cry 5 se permet de faire un pied de nez aux tours à grimper récurrentes dans les productions Ubisoft, histoire de dire que le jeu a évolué. En réalité, et en dehors de menus détails dont nous aurons loisir de discuter, il s’agit de la seule différence. Ce cinquième épisode propose ainsi une progression identique par « zones » avec des « boss » à énerver afin qu’ils se dévoilent. Il faudra donc remettre sur pied la « résistance », une bande de jeunes à casquette incapables de faire quoique ce soit sans votre aide. Quand je dis « rien faire », je n’exagère absolument pas. Les PNJ assaillent le joueur de requêtes stupides et absurdes comme aller explorer tous les recoins de la carte, retrouver des gens perdus mais aussi des sacs, se faire une partie de pêche, mais principalement juste d’aller voir si machin, là-bas, va bien, parce que hé, c’est un type sympa, il m’a vendu un flingue en 95 et pis sa grand-mère fait des supers tartes à la pomme. En fait, pour être grossier, prenez simplement les quêtes de Mass Effect Andromeda et vous avez le contenu de Far Cry 5. Cette abondance de points d’intérêt, de quêtes secondaires inintéressantes et répétitives est également marquée par l’un des plus gros problèmes, peut-être le plus flagrant, de cette nouvelle itération Far Cry: le syndrome Far Cry 2. Souvenez-vous, nous sommes en 2008 et Ubisoft sort son nouveau jeu, Far Cry 2. Le monde s’étonne de sa qualité, de son IA réactive et de sa physique enfin bien réalisée. Mais à contrario, tout le monde se met d’accord pour dire que FC2 souffre d’un immense problème concernant sa gestion des camps ennemis. On a beau « nettoyer » un camp, le voilà instantanément repeuplé de joyeux ennemis qui en redemandent encore un peu. On passe donc notre temps à jouer du pistolet pour aller d’un point A à un point B, plombant le rythme du jeu. Dans Far Cry 5, c’est presque la même chose. Presque, parce qu’il ne s’agit pas des camps nettoyés qui se réinitialisent, mais simplement des routes. Et des routes, mes amis, il y en a à perte de vue et vous allez en prendre tout le temps. Tous les vingt mètres, vous allez croiser une voiture ennemie, une patrouille, une prise d’otage, un camion, n’importe quoi qui vous attaquera sans sommation, et ce constamment. C’est à croire qu’Ubisoft a peur que le joueur s’ennuie et lui balance alors tout ce qu’il a sur la tronche. Du coup, partir explorer une zone, passer d’un point A à un point B devient simplement un fardeau tant il y a d’ennemis sur la route. Cela devient ridicule en plus de casser le rythme du jeu.

Mais, et vous avez raison, n’est-ce pas là le principal but de cette licence ? Refaire les mêmes choses sans trop se demander pourquoi on les fait ? Il y avait dans Far Cry 3 et 4 une certaine proposition qui marchait, un subtil alliage entre mécaniques de tirs, crafting, scénario sympa mais peu travaillé et monde à explorer. Dans Far Cry 5, on retrouve tous ces éléments mais ils sont comme… rouillés. La formule peine à séduire à nouveau et l’une des clés de cette perturbation pourrait tout simplement venir du level design. Le Montana en tant que tel, ça ne fait pas forcément rêver. Mais alors quand on ne voit que des arbres et des fermes, il y a de quoi se tirer une balle. Heden’s Gate est diablement vide d’esprit, de cœur et de couleurs. On y ressent rien alors même que les îles paradisiaques du 3 ou la neige himalayenne du 4 formaient globalement un intérêt. Qui plus est, les mécaniques de crafting ont été repensées: terminé le sac à viande à améliorer en chassant. En réalité, on pourrait presque dire que la chasse a été reléguée à une simple activité ultra secondaire. Après 25 heures de jeu, je n’ai aucunement eu besoin de chasser ne serait-ce qu’un dindon ! A l’inverse, piller du macchabée est un activité fortement mise en avant, tout comme chercher les caches de survivalistes disséminées ici et là afin de récolter des points de talent. Far Cry 5 tente ainsi le pari de changer la progression par la chasse par celle de l’exploration ce qui, en soit, est une excellente idée mais qui sur le terrain manque cruellement d’intérêt. On récolte certes ces points de talent, on améliore un peu son personnage, mais globalement on ne ressent jamais cette courbe de progression fulgurante qui nous amenait de simple touriste en chemise carrolée perdu en forêt à Rambo. Quant à l’exploration, il s’agit globalement de pénétrer dans des cavernes sombres ou des bunker mal éclairés. Autant dire qu’on a connu plus excitant.

La grosse nouveauté de FC5 vient de Far Cry Primal et l’ajout d’un compagnon. Ici, il peut prendre la forme d’un animal, d’un chien ou d’un personnage. On l’appelle, il vient, et on part tirer sur des drogués en quelques secondes. Cet ajout bienvenu permet de réaliser certaines stratégies afin de prendre rapidement des positions ennemies ou d’éliminer brutalement des malheureux. Il est également possible, voire conseillé, de jouer avec un ami en coopération. La tournure prend alors des aires de road trip et on s’amuse plus à se lancer des challenges débiles qu’à véritablement profiter des mécaniques. On sent que par moment, Far Cry 5 se démène pour laisser au joueur une liberté quasi-totale sur son action mais ces passages sont malheureusement trop peu nombreux. Il n’y a ainsi aucune prise de risque. C’est un jeu d’une platitude étonnante qui arrive pourtant à être compétitif sur le marché.

Il y a comme une forme indescriptible de non fun derrière ce Far Cry 5. Tout est là pour qu’on s’amuse mais la répétitivité des activités vient rapidement briser ce sentiment d’excitation. On s’ennuie rapidement dans ce jeu, trop rapidement, pour en tirer quoi que ce soit de consistant. Le scénario est léger alors même qu’il y avait une forme de subversion qui aurait, peut-être, pu sauver la licence du naufrage. Mais il aurait sans doute été dangereux de la part d’Ubisoft de trop s’attaquer aux Etats-Unis. On se retrouve donc avec un miasme, un jeu gangrené par un gameplay ennuyant, enrobé pourtant de petits moments sympa et qui font honneur à l’action que seule cette licence avait su réaliser par le passé. Mais mince ! Ces passages sont désordonnés, peu présents et beaucoup trop rapides pour qu’on s’y accroche. Far Cry 5 rate presque tout et se voyait sans doute trop beau. La réalité des chiffres ne donne pas raison à mon propos, mais il faudra bien qu’Ubisoft revoie sa copie de fond en comble s’il veut continuer à être innovant.