Sur Fellowsheep, nos impressions se focalisent habituellement sur la qualité artistique du jeu dont on parle, mais dans le cas de Dreams nous n’avons pas vraiment affaire à un jeu. C’est un service. Et un outil. Si vous vouliez simplement savoir si Dreams vend du rêve, vous pouvez vous arrêter ici : oui, il est excellentissime. En tant que service, par contre, on y trouve des choses à redire.

Dreams est composé de deux moitiés très distinctes : le côté création qui permet de développer des expériences (des rêves) et le côté découverte qui permet de jouer aux expériences créées par d’autres utilisateurs. Je parle d’expérience, parce que bien que les outils soient pensés pour produire des jeux, rien ne nous empêche de dessiner de simples images, composer des musiques ou tourner des vidéos. Même si les deux moitiés de Dreams gardent la même patte artistique et le même charme, il est difficile de nier qu’il s’agit de deux produits différents vendus dans un seul paquet.

Le software de Dreams est avant tout un moteur de création absolument incroyable. Contrairement à LittleBigPlanet ou Mario Maker, Dreams ne propose pas juste un éditeur de niveau, il a une suite d’outils permettant de créer toutes sortes d’œuvres virtuelles. Les mécaniques de jeu ne sont pas fixes, mais déterminées par le rêveur. On ne parle pas uniquement de changer la gravité et la hauteur d’un saut, mais bien de déterminer l’action qu’effectue chaque bouton de la manette, animer un personnage et régler la caméra à son gré. Media Molecule est même allé au-delà du moteur de jeu classique en intégrant la possibilité de composer de la musique ou encore de sculpter des modèles 3D. Tout le monde ne peut pas exceller dans toutes les disciplines nécessaires pour produire un rêve, c’est pourquoi Dreams permet de réutiliser le travail des autres créateurs. Ainsi, on peut se servir des sons d’un créateur d’audio pour accompagner notre aventure, ajouter un personnage au jeu d’action que l’on apprécie ou simplement faire un recueil d’activités aux thématiques similaires. Cet aspect communautaire et cumulatif fait penser que la qualité des rêves ne cessera de s’améliorer, et c’est tout ce que l’on espère.

Si le gros de ce qu’est Dreams est son moteur de création, ce n’est malheureusement pas la majeure partie de l’interaction qu’auront les joueurs avec le jeu. Après avoir passé quelques heures dans les tutoriels de création, je suis arrivé à la conclusion que, comme la plupart des possesseurs de Dreams, je n’y développerai jamais un jeu. Le problème ne vient pas de la méthode d’enseignement ou des outils qui sont tous deux bien réfléchis et adaptés à leur support. Malgré les fonctions très intelligentes que Media Molecule a inclus pour faciliter le développement de jeux, le temps nécessaire pour produire un niveau digne de ce nom est bien trop élevé pour que je puisse en créer en une seule session. Sans surprise, donc, développer un jeu vidéo est difficile, prend du temps et nécessite de la planification. Le genre d’activité qui se rapproche beaucoup plus du travail que du divertissement. Ce n’est pas une mauvaise chose, mais il faut simplement garder à l’esprit que pour la plupart des gens, Dreams est un explorateur de rêves et non un créateur de jeu.

Pour la plupart des joueurs, donc, la qualité de Dreams sera uniquement jugée sur la qualité de ses rêves. Heureusement, avec de bons outils on fait du bon travail. Pour le prouver, Media Molecule a entièrement développé une œuvre à partir de ce qui est à disposition dans Dreams. À moitié jeu et à moitié démo technique, Art’s Dream raconte tout en poésie et en musique le retour vers le bon chemin d’un artiste déchu. Ce scénario est parfait pour permettre à ses développeurs d’explorer toutes les possibilités offertes par le moteur. En deux heures, l’aventure d’Art danse entre plusieurs genres chacun avec un style visuel et des contrôles différents. On passe de l’action-aventure, à la plateforme, au point & click, à … la comédie musicale ? Media Molecule ne s’est privé de rien et leur moteur leur a tout permis. C’est d’autant plus impressionnant que visuellement, les rêves de Dreams n’ont rien à envier à d’autres productions « natives » que l’on pourrait voir sur PS4 et le tout se déroule avec des temps de chargement ridiculement courts et bien dissimulés. La métaphore du personnage principal qui doit se battre contre lui-même pour accéder au bonheur est un peu surfaite, par contre, mais bon ce n’est pas tout à fait de la faute de Dreams, ça.

Art’s Dream est de loin la production la plus réussie proposée sur la plateforme à ce jour, mais ce n’est pas pour autant que les autres sont à la ramasse. J’aime surtout lancer Dreams quand j’ai des invités pour explorer les nouveaux mini-jeux multijoueurs. C’est amusant de se balader dans le « Dreamiverse » et lancer des expériences sans savoir à quoi s’attendre et sans implication réelle. Si ce n’est pas amusant, on passe simplement à la suivante en une poignée de secondes et le référencement des rêves est suffisamment malin pour qu’on tombe principalement sur des expériences qui ne sont pas des pertes de temps. Si l’on ne verra sans doute jamais de rêves qui à eux seuls justifieront la possession de Dreams, le flux continu de petites expériences originales et le plaisir de ne jamais savoir à quoi s’attendre compensent largement ce manque. La variété, au-delà de la qualité, est donc l’énorme point fort de la proposition.

En quelques dizaines d’heures seulement j’ai joué à un jeu de kart, détruit une ville en tant que monstre, exploré le château de Mario 64 (toutes mécaniques incluses), revisité Shadow Moses pour la Nième fois, répondu à des choix multiples lors de discussions, tué un dragon menaçant ma ville, combattu des hordes de monstres dans un beat ’em’ up, regardé une portion de frites VRAIMENT bien rendue, observé des baleines de l’espace dans une vidéo musicale psychédélique, fait du bowling avec un flingue, combattu des amis dans des jeux olympiques absolument pas ISO et tant d’autres choses encore. J’ai même réussi à générer un cube dans le créateur.

Le seul problème de Dreams est que le service proposé pour y accéder n’est pas très alléchant. J’adore y découvrir des expériences de qualité variable comme nous pouvons le faire sur YouTube pour les vidéos, mais ceci se fait en grande partie sous les conditions qu’elles soient faciles d’accès et gratuites. Malheureusement ce n’est pas le cas de Dreams. En plus de devoir acheter le « jeu », on n’a accès à la plateforme que sur PS4. C’est d’une tristesse monumentale que la plupart des créations géniales de Dreams vont finir par se faire partager sur YouTube plutôt que par un lien pour y jouer immédiatement.

Dreams est un software incroyable. Même en sachant que Media Molecule a passé la majorité des années 2010 à le développer, c’est encore impressionnant qu’ils aient réussi à produire une telle perle technologique. Il est difficile de repartir d’une session de Dreams sans être stupéfait de la créativité de sa communauté. Malheureusement, son potentiel est entravé par son format de jeu PS4. Espérons que Sony réussira à trouver un modèle économique à la hauteur de cette merveille qu’est Dreams.