Paradox interactive possède la mauvaise réputation de sortir ses jeux dans un mauvais état. Pas technique, comme chez d’autres éditeurs, mais simplement dans un état où les mécaniques de jeux ne sont pas assez complètes pour être amusantes. Je le sais bien, j’ai joué à Stellaris et Imperator: Rome à leur sortie et ai complètement refusé d’y retoucher depuis, même s’il parait qu’ils sont meilleurs de nos jours. Alors le défi de sortir une suite complète à Crusader Kings 2 était de taille. L’entreprise suédoise devait non seulement prouver que leur réputation n’était pas méritée, mais elle devait aussi construire la relève à un mastodonte qui possède 66 packs de DLC (oui, oui, tous payants).

Tenter de proposer tout le contenu de son prédécesseur d’un seul coup aurait été une tâche insurmontable, ainsi Crusader Kings 3 a plutôt tenté d’accomplir la mission plus raisonnable, celle de proposer un nouveau point de départ pour la série, dépourvu de toutes les limitations et encombrements qui apparaissent après 8 ans de développement actif. Alors oui, certains aspects de Crusader Kings 2 vont vous manquer, mais le contenu proposé est suffisamment vaste pour tenir le coup jusqu’à ce que Paradox veuille bien redemander de l’argent pour un DLC.

Crusader Kings 3 tient presque autant du remake que de la suite. Le pitch du jeu reste essentiellement inchangé: on joue une famille de nobles pendant la période des croisades. Il n’y a aucun d’objectif extrinsèque, mais la carte pleine de couleurs différentes qui ne sont pas les nôtres, le contexte historique et l’abondance d’options à notre disposition nous donnent rapidement des idées de plans de jeu. Est-ce que nous ne jouerions pas les Vikings en conservant notre culture nordique? Ou ne créerions-nous pas une religion qui va à l’encontre de toute religion réelle? N’envahirions-nous pas l’Europe en jouant une petite province d’Afrique? Pourquoi ne pas manger le Pape !?

Le plus grand problème de Crusader Kings a toujours été sa prise en main compliquée. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas l’interface utilisateur qui rend la tâche difficile, elle a toujours été plutôt bien faite. La difficulté vient du niveau de connaissance minimal qu’il faut assimiler pour être capable de jouer correctement. C’est un jeu dans lequel on veut abuser des règles du monde simulé, ce n’est que naturel qu’il faille bien connaître ces règles avant de pouvoir en faire autant. Heureusement, Crusader Kings 3 réussit très bien à présenter l’information nécessaire pour enseigner les fondamentaux et perfectionner ses connaissances. Presque tous les éléments de l’interface ont un tooltip qui donne les informations nécessaires pour comprendre leur fonctionnement. Le texte des tooltips peut lui aussi contenir un tooltip pour expliquer davantage un mot ou un concept. Ainsi, on se retrouve rarement à devoir sortir du jeu pour consulter de la documentation externe. Tout ce qu’il nous faut est à quelques glissements de souris près.

À premier abord, Crusader Kings 3 est un entrelacement complexe de systèmes et de machineries, mais une fois qu’on arrive passer au-delà de la technique, on se rend compte qu’il s’agit en fait d’un merveilleux générateur d’histoires. On a beau avoir affaire à une simulation qui respecte aussi assidûment que possible l’Histoire, les anecdotes qui en ressortent n’ont rien d’aussi sobre. Dans Crusader Kings, il est très commun d’assassiner tous ses enfants pour ne laisser qu’un seul héritier ou de se retrouver dans des situations incestueuses, mais ça, ce ne sont que les activités à petite échelle. C’est à l’échelle de l’Europe que les choses deviennent vraiment intéressantes. C’est là que le contexte historique prend tout son intérêt. Essentiellement, ce que l’on fait dans Crusader Kings, c’est prendre l’Histoire en cours de route pour jeter un énorme pavé dans la mare. Et le pavé, c’est nous. Observer les frontières des grandes puissances médiévales se déformer de manière tout à fait anachronique grâce à notre contribution est tout particulièrement gratifiant.

Même si l’on passe notre temps à cliquer dans des menus, l’expérience de jeu est absolument fascinante. On prend des décisions pour tenter de nous approcher de notre objectif, et chacune de ces décisions risque de venir nous hanter des années plus tard. Les mécaniques sont tellement liées entre elles que chaque petit élément peut potentiellement avoir de grosses répercussions. Toute la finesse du jeu est d’apprendre à mitiger les gros risques tout en sachant où appuyer pour avoir de gros bénéfices avec un peu de patience. Quand tout marche comme prévu, Crusader Kings 3 est un vrai délice, et même quand tout part en cacahuète c’est au moins amusant à observer.

Quelques nouveautés sont tout de même parsemées dans ce nouveau jeu, ce n’est pas uniquement une mise à jour visuelle de son prédécesseur. Ma préférée est l’option de créer sa propre religion à partir d’une liste de principes et de doctrines. Plus besoin de se plier aux codes moraux médiévaux, on peut maintenant les créer. Vous pouvez jouer des cannibales nudistes qui vivent dans la forêt si ça vous chante ! On peut maintenant aussi engager une armée professionnelle pour prêter main-forte à notre milice en temps de guerre, mais elle coûte de l’argent même en temps de paix. Ces deux nouvelles fonctionnalités permettent de mieux équilibrer les différentes manières de jouer, l’approche militaire et religieuse semblent maintenant tout aussi utiles que la diplomatie et l’intrigue, ce qui donne beaucoup plus de liberté au joueur.

Crusader Kings II de Paradox Interactive a rendu l’âme le premier septembre 2020. Il est mort de causes naturelles à l’âge de 8 ans. Surtout connu pour l’assassinat de ses enfants et son inceste incessant, Kings II était aimé par son peuple. Il était très moche, mais racontait de jolies histoires. Son unique héritier, Crusader Kings III, lui succède. Il est encore un peu jeune pour être roi, mais son physique plutôt favorable et sa propension aux frivolités nous feront vite oublier qu’il n’a pas l’expérience de son père. Longue vie au roi Kings III.